jeudi 25 mai 2017

Les martinets

Les martinets
naissent et meurent
en vol
divins petits oiseaux
qui jamais ne connaîtront
la lourdeur de la terre
des hommes

lundi 1 mai 2017

Et Jeanne n’a pas versé de larmes…

Taoufik travaille tôt ce matin. Comme tous les matins. Le réveil à 5h00, le petit déjeuner à 5h13 après une petite toilette, et une fois sa troisième biscotte au beurre et à la confiture avalée, il embrasse sa femme qui dort encore (elle revient tard de ses derniers ménages dans les bureaux de la Plaine Saint Denis), et surtout il n’oublie pas de faire un câlin à ses deux enfants adorés, Hannane et Ibrahim. A 5h31, il est en bas de son immeuble et il ne lui reste plus que six minutes de marche pour attraper le RER station Bondy. Il aime ce court moment de calme, quand le jour apparaît dans une lueur violacée, et que de très rares voitures passent dans les rues désertes. Il pense à cet après-midi. Il sait que pour une fois, il ne va pas rentrer tout de suite comme il le fait d’habitude. A la radio, ils viennent de dire que la journée sera particulièrement belle et douce pour la saison, mais que ça ne va pas durer. Dès demain, le mauvais temps revient par l’Atlantique, une grosse dépression qui va s’accompagner de fortes pluies et d’une baisse significative des températures. Après son travail, il ira se reposer sur les quais de Seine, sous les Tuileries. Il se sent bien là-bas, au milieu des parisiens, des touristes. Il y a des jeunes qui s’amusent, s’embrassent, boivent un coup. Il s’assoupit au rythme du ta-ga-dac du train, et l’arrivée en gare de Saint Lazare le tire de sa rêverie. Le soleil qui ne rase encore que les toits réchauffe déjà l’atmosphère. Cela lui donne bon moral, meilleur que ces dernières semaines pluvieuses pendant lesquelles il pensait régulièrement à son village natal, à sa vieille mère fatiguée. Sa hantise, c’est de ne pas être présent à ses côtés le jour où elle partira pour toujours. Il entre en chantonnant dans la brasserie, et les heures passent assez vite. En six mois, il a pris ses marques, et la routine qui automatise les gestes s’est installée. Il est bien ici. Du moment qu’il est à l’heure et qu’il ne s’arrête pas une seconde, Gérard, son patron, le laisse tranquille. Et qu’il soit sans papiers ne le lui pose pas de problème. Au contraire, ça l’arrange : il le paye « au black » et passe ainsi une partie du liquide qui de toute façon l’encombre plus qu’autre chose. Parfois, il est même sympathique et lui donne un billet en plus, pour les enfants. Il lui dit aussi que c’est de l’argent qu’il pourra envoyer au bled. Ce qu’il fait, bien entendu. 500 Frs par mois. Il essuie les verres qui sortent brulant de la machine et les range dans les casiers destinés à cet effet. Un coup de balai et une serpillère sonnent la fin de ses sept heures quotidiennes de boulot. En débarquant sur le trottoir, il est ébloui par la lumière presque blanche, et il lui faut quelques secondes pour adapter sa vue, lui qui passe toute la matinée dans une sombre cuisine éclairée que par un pâle néon. La ville est assez calme, et il traverse le jardin qui borde le Louvre sans rencontrer beaucoup de monde. Il s’assoit sur un banc, face au soleil printanier qui lui détend les muscles et lui caresse la peau. Il n’ose toutefois pas s’allonger car il a trop peur de ressembler à un mendiant. C’est à peine s’il s’accorde le droit de laisser sa tête s’incliner un peu en arrière, si peu. En fermant les yeux, il entend un brouhaha soudain qui vient de la rue au-dessus, des voix fortes qui crient, chantent, il ne sait pas trop. Il s’endort.

Le coup qu’il reçoit sur l’épaule droite le réveille brusquement.

- Sale pédé de bougnoule !
- Il cherche une queue à sucer cet enculé !

Il voit trois jeunes, habillés de bombers noirs, le crâne rasé. Ils l’insultent, le menacent de leurs poings dirigés vers son visage. Il n’a pas le temps de comprendre, ni de prononcer un seul mot pour protester, pour leur dire de le laisser tranquille, qu’il ne fait de mal à personne, qu’il a une femme et des enfants…

- Putain, bazarde-le à la flotte cette merde de bicot !

Sébastien le prend par le col de sa veste, le soulève, lui crache dessus, les deux autres gueulent : « fout-le à l’eau, allez, jette-le ! ». Alors il le propulse avec rage dans les airs et ricane avec ses sacrés bons acolytes. C’est pas des petites fiottes eux. Voilà ce qu’il faut faire avec les crouilles. Dans la demi-seconde qui s‘en suit, Taoufik se dit que ce n’est pas vrai, que c’est un cauchemar, qu’il ne va pas mourir comme ça, pour rien, dans les eaux froides et tumultueuses de la Seine. Le choc avec le fleuve est brutal, et le poids de ses vêtements l’entraine immédiatement vers le fond. Il voit Malika, sa femme, Hannane et Ibrahim, et le doux sourire de Ouafa, sa tendre maman. Il ouvre grand la bouche pour hurler son désespoir, quand la douleur si vive de l’étouffement lui percute la poitrine. Et puis il ne la ressent plus…

Jeanne, enfermée dans sa gangue d’or, reste figée, martiale. C’est une guerrière, et elle ne verse pas une larme.

Marianne est émue, elle. Mais elle ne reconnaît pas en Taoufik son fils. Elle ne le pleure pas non plus.

(Cette courte nouvelle m’a été inspirée par le meurtre odieux, absurde et lâche de Brahim Bouarram perpétré par trois sinistres individus le 1ier mai 1995 pendant le défilé du FN « honorant » Jeanne d’Arc)

dimanche 9 avril 2017

Le crépuscule de la mémoire

Leur aube pourra être dorée, car notre mémoire est crépusculaire.

L’histoire ne se répète jamais véritablement deux fois, aucune époque n’est semblable à une autre, 2017 n’est pas 1937 ; prétendre le contraire est un  raccourci emprunté par la pensée qui a besoin de créer artificiellement des parallèles pour se rassurer.

L’histoire n’est pas non plus déjà écrite quelque part, son cours inéluctable, quoi que l’on fasse, ou pas.

Mais comment ne pas voir la montée inexorable du péril, le seul qui existe depuis toujours, le seul aussi que nous nous refusons de regarder en face. Tant de décennies de démotivation, de renoncement, d’échec, de perte de repères, de dépolitisation, d’abrutissement télévisuel, de trahison… A ce sujet, la « gauche », celle qui s’honore d’être la garante des idéaux humanistes et progressistes, porte une responsabilité énorme dans la défaite de ce qu’elle assure vouloir faire triompher : la liberté, l’égalité et la fraternité. Elle (et donc nous) a trop souvent troqué l’exigence du combat quotidien pour un peu de tranquillité, de convivialité. Se « prendre la tête » pendant un repas ou un apéritif étant devenu l’unique source d’angoisse existentielle qui mériterait attention. Ce petit confort matériel et moral est, c’est simple, l’alpha et l’oméga de nos vies « connectées », urbaines, modernes, cools… « Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. […] Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôts, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel Etat ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux car de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. […] Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche. Tout ce que je réclame, c’est de la distraction. » La prophétie de Ray Bradbury (Fahrenheit 451) est réalisée, c’est tristement évident.

La généralisation de la bêtise, la démocratisation de la médiocrité, la mollesse de nos estomacs et de nos esprits ankylosés par la niaiserie, tout concourt à ce que la mémoire s’efface, lentement, tranquillement, sans révolte.

Et quand les temps se troublent de crises, de heurts, de tensions mondiales, l’explication est invariablement la même : c’est l’autre, l’étranger, celui qui diffère par sa peau et sa culture qui est responsable du chaos.  Et aussi terribles que soient les attentats « islamistes » perpétrés en Europe, ils n’ont jamais fait peser un quelconque danger mortel sur nos démocraties, si imparfaites soient-elles. En revanche, dans la profondeur des terres oubliées, des rues délabrées, du macadam bruyant et des champs empoisonnés par les pesticides, dans les intérieurs faussement bourgeois des pavillons gris et anonymes, dans les lecteurs MP3 d’une jeunesse vieillie précocement par l’absence d’avenir, la bête immonde s’insinue, elle pénètre, colle aux murs et aux parois neuronales, elle s’installe, suppure du téléviseur, envahit internet, elle susurre aux enfants et chantonne aux parents, elle nous dit qu’elle est désirable. Et partout, on l’acclame, on la porte en triomphe, dans l’indifférence du plus grand nombre.

Nous avons donc oublié. C’est cela, nous avons perdu la mémoire. Nous sommes incapables de nous souvenir de Barcelone, de l’Espagne républicaine et de la dictature de Franco, nous avons accepté l’Allemagne hitlérienne comme un aléa de l’Histoire, nous ne connaissons la milice française que par des téléfilms trop colorés, nous ne savons même pas qui sont Allende, Pablo Neruda, Pasolini, Primo Levi n’est plus qu’un écrivain sur une liste de livres d’une classe de 1ière. Nous avons oublié le sang, le voile noir de la peur, la torture, la nuit et le brouillard, les portes fracassées au petit matin, les chiens qui hurlent, les vitrines brisées en éclats de cristal, la désolation, les enfants qui pleurent, les femmes et les hommes broyés, les cheminées qui crachent des flammes, la mort, partout, qui se répand.

J’aimerais citer pour conclure les mots d’une personne qui a vécu ce que peut être l’extrême droite quand celle-ci a tout le pouvoir, et que les circonstances sont favorables a l’expression concrète de son idéologie. Je sais que pour certain(e)s elle n’est pas assez « à gauche », trop « juive » pour d’autres. Mais je n’en ai cure ! Voici les paroles de cette femme admirable, les derniers mots désespérés et pourtant plein d’espoir de son ultime ouvrage (Et tu n’es pas revenu) : « Il y a deux ans, j’ai demandé à Marie, la femme d’Henri : « Maintenant que la vie se termine, tu penses qu’on a bien fait de revenir des camps ? » Elle m’a répondu : « Je crois que non, on n’aurait pas dû revenir. Et toi, qu’est-ce que tu en penses ? » Je n’ai pas pu lui donner tort ou raison, j’ai juste dit : « Je ne suis pas loin de penser comme toi. » Mais j’espère que si la question m’est posée à mon tour juste avant que je ne m’en aille, je saurai dire oui, ça valait le coup. »

Pour ne pas trahir Marceline Loridan-Ivens, pour que leur aube ne soit jamais plus dorée, pour écrire une histoire différente de celle que les militants de la marche funèbre prétendent nous imposer, ne perdons pas la mémoire, et retrouvons le goût du débat politique, collectif, bouillonnant, l'envie de la lutte fière et ensoleillée, et ensemble, faisons le choix de la vie !

lundi 27 février 2017

Michou

Je ne parle pas de ceux qui en toute conscience, dans le tréfonds de leur esprit et irrémédiablement, pensent que certains êtres humains, du fait de leur couleur, de leur religion, de leur culture, du lieu de leur naissance, sont « naturellement » supérieurs ou inférieurs à d’autres, je ne parle pas de ces mêmes qui attendent avec une impatience fébrile l’instauration d’un régime autoritaire qui à grand coups de bottes et d’arbitraire ferait régner « l’ordre » et réduirait au silence tous les déviants, les indésirables, les métèques… Non, à quoi bon parler de ces individus qu’il faudra tôt au tard affronter !

Je parle des autres, enfin, plutôt je parle de ceux qui parlent des autres et qui les condamnent définitivement à l’indignité, du haut de leur superbe et confortablement installés dans leur douillet intérieur bourgeois, et cela au nom d’une prétendue morale suprême qui pourrait se résumer ainsi : « mais enfin, Michou, c’est mal d’être raciste ! ». En effet, c’est « mal », mais c’est un peu court aussi. D’autant que ces parangons de vertu civique pétris du bel humanisme des Lumières sont, à bien y regarder de près, englués dans leurs turpides, dominés par l’appât du gain et du pouvoir, et s’ils ne le disent pas avec la naïveté déconcertante de Michou, ils continuent de croire (le préjugé est très tenace) que la démocratie occidentale est l’achèvement de l’intelligence humaine sur terre, et que quelques sushis frelatés devant un bon film en VOD est un mode de vie autrement plus évolué que celui des papous de Nouvelle Guinée. Ils manient à l’occasion l’humour, la dérision, et rient bruyamment des stupidités sans noms que tous ces gogos, ces beaufs, ces péquenots sont capables d’ingurgiter et de croire, ils se gaussent en privé et en société de la facilité avec laquelle cette masse débile se laisse manipuler et embobiner par un présentateur du JT et une agitée du populisme… Qu’ils sont cons ces pauvres tout de même !

A ceux-là, j’ai envie de dire qu’ils ne valent pas mieux que ceux-ci.

samedi 25 février 2017

Histoire de l'euil

Aujourd’hui, c’est pas comme d’habitude. Flore est dans ma classe, à côté de ma maîtresse. Elle est pas toute seule, il y a trois autres camarades avec elle. Ma maîtresse dit que le maître des grands est absent, et que tous ses élèves sont répartis dans les autres classes pour la journée, et que nous on va travailler comme tous les jours, que ça change rien.

Flore dans ma classe, pour moi ça change tout, c’est grave !

Bon, c’est vrai, j’aime pas l’école et elle elle adore. Elle lit des gros livres, sans images, et moi j’arrive à peine à écrire mon prénom. Et encore, c’est moche. Elle dit souvent que je suis sans doute un peu débile, ce qui met Maman très en colère. Alors Flore dit qu’en plus je suis le chouchou. Chouchou va !

Là, elle me sourit, elle à l’air d’être contente. Je me sens quand même pas très à l’aise…

Ce matin, on va chercher des mots qui finissent par « euil » dit la maîtresse. Elle nous laisse quelques minutes pour réfléchir et après elle va nous interroger à tour de rôle.

Oh là là, faut absolument que je trouve un mot. Sinon, Flore va encore dire que je suis débile. Un mot, un mot… Pffff… Allez, un mot… Ah, ça y est, j’en ai un, super !

Victor ? Chevreuil. Bien Victor.

Vanessa ? Feuille. Oui, feuille, c’est bien.

Isabelle ? Euh, portefeuille. Oui, portefeuille.

Un autre ? A toi Christophe. Chèvrefeuille. Très bien Christophe, parfait.

Mon mot, faut pas que je le perde. Et puis faut surtout pas que quelqu’un le dise ! Je me tords les mains, je souffle, je m’agite, j’ai envie de hurler mon mot. Celui-là, il va tous les épater !

Christelle, as-tu un mot ? Oui maîtresse, cercueil. En effet, c’est très bien, merci Christelle.

Et toi Guilhem, quel est ton mot ?

Je tiens plus, je suis presque comme étouffé, je respire plus…

Ouf, allez, j’y vais.

CHENILLE maîtresse !

Quand j’ai vu la tête de Flore, j’ai compris que je venais de dire une bêtise, mais laquelle ? Pourtant, chenille, c’est génial, et personne n’y a pensé avant moi…

samedi 18 février 2017

Je lui dirai les nuits bleues

Cet été, il fait terriblement chaud.

Chaque nuit, on est obligé de laisser les portes-fenêtres ouvertes, mais aucun air ne passe. La mer ressemble à un grand lac noir qui fait des éclats brillants quand la lune est dans le ciel. C’est calme, et j’aime bien me poster sur la terrasse, et regarder le feu clignotant du phare des Sanguinaires. Et sentir la chaleur sur mes bras, sur ma nuque, c’est une sensation étrange et agréable qui fait que je pense à rien…

Maman me douche deux ou trois fois, et je sèche tout de suite ! Alors, je reste en slip sur mon lit, et je m’endors tout gluant de la transpiration qui revient.

La journée, c’est simple. J’attends avec Flore et Séverin que la chaleur diminue un peu. Je m’ennuie tranquillement, je joue, mais comme j’ai pas grand chose pour jouer, je sors et je vais me balader dans la colline au dessus de l’immeuble. Dans le maquis, je fais des formes avec des brindilles sur le sol en poussière, j’observe les fourmis qui ne s’arrêtent jamais. Des fois, j’en écrase quelque unes, mais elles continuent leur chemin. C’est étonnant ça. Mes veines des mains sont énormes, et je les touche, les fais rouler, et à ce moment Maman appelle. C’est l’heure de la plage. Allez hop, on embarque tous dans la Lada. Aïe, la vache, à chaque fois c’est pareil, j’ai les cuisses qui brulent sur la banquette. Etale ta serviette ! Ah oui, c’est vrai, j’oublie tout le temps. Enfin, on sent que ça brule quand même. Je préfère quand on va à Barbicaja, mais maman dit l’Ariadne parce qu’il y a plus de place. Je cherche si Nathalie, Sophie, ou Gaëlle sont là… C’est surtout Nathalie qui m’intéresse, et je la vois parfois, vers le Neptune, mais j’ose pas aller lui dire bonjour. Tant pis, je mets mon masque et je vais à mon rocher. Je flotte, la tête dans l’eau, je me laisse bercer, c’est génial parce qu’il y a des oursins et des tomates de mer. Là, faut faire très gaffe. J’en ai jamais touché mais on dit que c’est super dangereux. Tiens, un poulpe. Bon, j’ai faim. Je mange mes Edition Spéciale qui sont tout mous dans mes doigts mouillés et qui sont salés dans ma bouche. Là-bas, je suis sûr que c’est Nathalie. A la rentrée, on va se retrouver en CM2.

Le soir arrive, et je regarde les étoiles. Qu’est-ce qu’elles scintillent, y en a plein partout, c’est incroyable. Oh, une étoile filante !

Boum !

Et boum !

Je l’ai bien entendu celui-là.

Maman vient me voir. Elle me dit de rentrer dans la chambre. Ne t’inquiète pas, ça doit être une nuit bleue. Je m’inquiète pas, c’est beau une nuit bleue.

Il fait chaud tout le temps, ça s’arrête jamais.

J’ai l’impression que l’été va toujours durer. J’adore cette idée. Le soleil qui chauffe le corps, et après les nuits où j’écoute les insectes qui font ksi ksi. Et puis d’habitude, j’ai pas le droit de me lever, mais là je peux aller boire, et même un peu parler à Maman.

Un gros gros boum me fait sursauter !

Papa et Maman sont debout, juste en culotte pour Maman, et Papa est tout nu. C’est chez nous ils disent. Où est la porte demande Maman ? On a plus de porte, elle est tombée, et celle des voisins en face est tombée aussi. Tous les gens de l’immeuble sont réveillés. C’est le monsieur et la dame du troisième étage qui ont eu le pain de plastic. Lui, il travaille à EDF d’après Papa. Ah, bon…

Pain de plastic, ça, c’est mystérieux. J’essaye d’imaginer, mais j’ai du mal. Une baguette en plastique. Et pourquoi ça fait exploser les portes ? Faut avouer, c’est compliqué.

Maman a fait des glaçons avec de l’eau et du sirop dans son bac Tupperware. J’adore ! Après, je me promène dehors et je cherche des passages secrets, ou un trésor au milieu des racines. Dans mon idée, il doit bien y en avoir un quelque part. Le soir, en revenant de la plage, Maman et Papa nous parlent tous les deux. Ils sont sérieux car ils disent qu’on doit bien écouter. Alors voilà, on est des continentaux, et ça peut nous arriver aussi le pain de plastic. Papa explique qu’en travaillant à la DDE, et en plus en faisant son machin sur les POS, et ben ça peut vraiment nous arriver. Mais nous, on est pas des cons de droite, on est pour la langue corse, on chante libertà, et puis merde (il hurle un peu), merde, je suis franc-maçon, et tu sais très bien (là, il parle à Maman) que dans la loge, on discute avec les nationalistes, alors ils vont pas nous emmerder, quoi, avec leurs conneries !

Encore un nouveau truc. Franc-maçon. C’est pas aussi joli que nuit bleue, mais c’est bizarre comme le pain en plastique. Surtout que Maman a toujours dit que papa était fonctionnaire, et pas maçon.

Bon, avec toutes leurs histoires c’est moins rigolo. Maman, ce matin, elle est fatiguée. Elle me dit qu’elle a peur quand elle passe devant la porte après 22 heures. Et Papa, quand il rentre du travail, il est silencieux, ou il s’énerve. Il montre à Maman un papier. C’est des gens de l’immeuble qui l’ont reçu. Celui de l’EDF. Et un autre aussi. C’est marqué qu’il n’y aura plus d’avertissement, et que maintenant ça sera l’élimination physique ! C’est Papa qui lit, et il a une drôle de tête. On va peut-être déménager finalement. Je regarde et je vois quatre grosses lettre noires en bas : FLNC. C’est quoi FLNC ? C’est comme en Algérie, mais ils ont rajouté un C.

Ca m’avance pas beaucoup. Mais partir, ça m’inquiète un peu. On va aller où. C’est vrai, ils disent tout le temps que c’est le plus bel endroit au monde, moi je suis d’accord, et il va falloir partir ! Pfff… C’est trop injuste.

Aujourd’hui, on va chez des amis qui habitent de l’autre côté du golfe, ils ont une fille, Vannina, que j’aime beaucoup. Elle est très bronzée, et elle a les cheveux blonds, c’est beau. Et elle habite dans une maison avec un grand jardin en pente plein d’arbres. La nuit on retourne à la maison. Sur la route, juste en arrivant sous le Chypre, il y a un barrage de police. Je les vois pas bien les policiers, j’ai mal aux yeux avec leurs lumières. Ils parlent en étant méchants je trouve. Ils ont des mitraillettes, ça j’en suis sûr.

Boum… Boum…

BOOUUMMMM !!!

Ca sent une drôle d’odeur. En fait, ça pu. C’est le plastic dit Papa. J’entends Séverin, il pleure mais maman est avec lui. Enfin je pense, parce que je la vois pas. Avec Papa et Flore, on va à la porte, et on trouve des bouts de bois partout. Y a de la fumée dans toute la cage d’escaliers. Je respire mal, et Maman arrive et dit viens avec moi sur la terrasse. C’est marrant, on dirait que tous les gens de la résidence sont sur leur terrasse. Je les entends parler, et les sirènes sont de plus en plus fortes. Personne ne dort avec tout ce bazar.

Ce matin, à la radio ils disent que ça été une très grosse nuit bleue, la plus belle de l’été.

Je croyais que c’était arrivé chez nous, et bien non. Maman m’amène chez les voisins juste au dessus, au huitième. C’est carrément impressionnant. Tout l’appartement est pulvérisé ! La voisine dit madame B., regardez, les morceaux de porte ont traversé les murs, là, et là. Et dans la chambre de Valérie, à dix centimètres de son lit ! Vous vous rendez compte, c’est un miracle, un miracle je vous dis !

En tout cas, Papa avait raison, on a rien eu du tout nous, à part les portes en miettes à cause des autres, et maintenant je suis en CM2, et il fait toujours aussi chaud, pour l’instant.
…

Maman rit, et ça me fait vraiment plaisir, car depuis que Papa est parti et qu’on habite à Nancy, ça lui arrive pas souvent. Je la vois plutôt pleurer, même si elle essaye de se cacher. Là, elle se marre et elle me montre un courrier que la Poste à fait suivre depuis Ajaccio. Elle me dit : regarde, on a reçu notre premier courrier du FLNC, à notre nom ! Dedans, ils disent que comme on est des continentaux, on a pas le droit de voter aux élections régionales. Je suis pas certain de bien comprendre, mais je suis heureux de rire avec elle.

L.S.D.


Là-bas
La petite maison
Sale
Au bord du
Canal
Sombre veine
Dans
La ville froide
J’y ai goûté
Le
Syndrome
Dépressif